{"id":6674,"date":"1993-07-18T13:24:20","date_gmt":"1993-07-18T13:24:20","guid":{"rendered":"\/?p=6674"},"modified":"2016-05-03T06:53:23","modified_gmt":"2016-05-03T06:53:23","slug":"du-suicide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.servir.caef.net\/?p=6674","title":{"rendered":"Du suicide"},"content":{"rendered":"<div style=\"background-image: url('\/wp-content\/uploads\/2008\/01\/art-moderne-3.jpg'); background-repeat: no-repeat;\" align=\"center\">\n<h1 style=\"text-align: center;\">Du suicide<\/h1>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #b22222;\"><strong>par Henri Blocher<sub>1<\/sub> <\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><br \/> <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0II n&rsquo;y a qu&rsquo;un probl\u00e8me philosophique vraiment s\u00e9rieux : c&rsquo;est le suicide\u00a0\u00bb. Ainsi Camus ouvrait-il l&rsquo;essai qui le rendit fameux, Le <em>Mythe de Sisyphe<\/em>. Et, sans doute, ne pensait-il pas \u00e0 la seule philosophie des philosophes&#8230;<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question se pose \u00e0 tout homme. Le suicide est une possibilit\u00e9 qui caract\u00e9rise l&rsquo;homme, qui touche \u00e0 l&rsquo;essentiel de l&rsquo;humain, et qu&rsquo;ainsi nul homme ne peut \u00e9carter sans un certain fr\u00e9missement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme conna\u00eet, et il se conna\u00eet. L&rsquo;homme agit, et il se fait. C&rsquo;est l\u00e0 le propre de l&rsquo;homme. Dans le suicide, on voit jusqu&rsquo;o\u00f9 va son privil\u00e8ge : l&rsquo;homme peut tuer, et il peut se tuer, \u00e0 la fois victime et meurtrier. Le suicide r\u00e9v\u00e8le le risque d&rsquo;\u00eatre homme et, avec le risque, la responsabilit\u00e9. Oui, vraiment, le suicide est une question qui nous concerne tous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"\/wp-content\/uploads\/1993\/pdf1993\/1993_04_06_dusuicide.pdf\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" title=\"iconePDF\" src=\"\/wp-content\/uploads\/2011\/01\/iconePDF.jpg\" alt=\"\" width=\"81\" height=\"76\" align=\"right\" hspace=\"8\" vspace=\"8\" \/><\/a>M\u00eame si nous ne sentions pas ces choses, les statistiques, dans leur s\u00e9cheresse, nous imposeraient d&rsquo;y r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour 55 millions de Fran\u00e7ais, on compte 7 \u00e0 10 000 suicides par an et environ 50 000 tentatives. Le taux d&rsquo;une pour mille est remarquablement stable ; il augmente l\u00e9g\u00e8rement avec l&rsquo;urbanisation : il y a donc peu d&rsquo;espoir de le voir baisser. Surtout, on observe une multiplication des suicides d&rsquo;adolescents, ph\u00e9nom\u00e8ne assez nouveau et inqui\u00e9tant. On estime que 5000 jeunes, chaque ann\u00e9e, attentent \u00e0 leurs jours. Heureusement, la plupart de ces suicides sont \u00ab\u00a0rat\u00e9s\u00a0\u00bb, mais selon le Dr Haim, le suicide est devenu, entre 15 et 19 ans, la deuxi\u00e8me cause de d\u00e9c\u00e8s (apr\u00e8s les accidents) et, entre 20 et 24 ans, la premi\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est dans la lumi\u00e8re de l&rsquo;Evangile que nous voulons voir le probl\u00e8me. Cependant, avant de recourir \u00e0 la R\u00e9v\u00e9lation, il convient d&rsquo;\u00e9couter les sp\u00e9cialistes des sciences humaines, pour r\u00e9sumer les conclusions qu&rsquo;ils tirent d&rsquo;une observation syst\u00e9matique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Le suicide comme conduite<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9finissons d&rsquo;abord. Pour le <em>Vocabulaire Lalande<\/em>, le suicide est \u00ab\u00a0l&rsquo;action de causer soi-m\u00eame sa mort, d&rsquo;une mani\u00e8re volontaire, pour \u00e9chapper \u00e0 une condition de vie qu&rsquo;on juge intol\u00e9rable<strong><sub>2<\/sub><\/strong>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pr\u00e9cision \u00ab\u00a0d&rsquo;une mani\u00e8re volontaire\u00a0\u00bb \u00e9limine certains suicides automatiques, dans le cas de malades mentaux, et d&rsquo;autres suicides o\u00f9 la d\u00e9termination pathologique est telle qu&rsquo;on ne peut plus gu\u00e8re parler de volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rapport du suicide \u00e0 la maladie est une question \u00e9pineuse. Certains psychiatres ont d\u00e9fendu la th\u00e8se du suicide toujours morbide. Spontan\u00e9ment, ceux qui rejettent la possibilit\u00e9 du suicide soup\u00e7onnent que le suicidant n&rsquo;\u00e9tait pas sain. Le Dr Gabriel Deshaies, dans une synth\u00e8se magistrale sur notre sujet, a combattu cette interpr\u00e9tation ; il estime \u00ab\u00a0que la moiti\u00e9 des suicidants sont affect\u00e9s de quelque trouble mental, grave ou l\u00e9ger, nettement pathologique ; l&rsquo;autre moiti\u00e9 en serait indemne<strong><sub>3<\/sub><\/strong>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&rsquo;est-ce que la sant\u00e9 ? O\u00f9 passe la fronti\u00e8re ? En un sens, il n&rsquo;y a de parfaite sant\u00e9 int\u00e9rieure que dans la saintet\u00e9 achev\u00e9e, et un homme sain et saint ne se suicide pas. Les m\u00e9decins, malgr\u00e9 tout, doivent se contenter d&rsquo;une notion moins ambitieuse de la sant\u00e9, et c&rsquo;est un fait que des gens relativement bien-portants attentent \u00e0 leurs jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous nous int\u00e9ressons ici au suicide dont le facteur morbide est n\u00e9gligeable, \u00e0 l&rsquo;autodestruction r\u00e9ellement \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi ajouter qu&rsquo;on se suicide \u00ab\u00a0pour \u00e9chapper \u00e0 une condition de vie jug\u00e9e intol\u00e9rable\u00a0\u00bb ? Au sens \u00e9troit, cette clause ne signale qu&rsquo;une seule des nombreuses motivations du suicide. Mais, au sens large, elle s&rsquo;applique \u00e0 tous les cas. Cette clause, ou une autre du m\u00eame genre, est indispensable pour distinguer le suicide de l&rsquo;autre mort volontaire, le sacrifice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre suicide et sacrifice, quelques-uns on confondu, parmi lesquels Deshaies4. Certes, il y a des sacrifices qui ne sont que des suicides d\u00e9guis\u00e9s (qui saura le secret de certains h\u00e9ro\u00efsmes, au combat ou ailleurs ?). Certes, il y a des suicides, dans certaines soci\u00e9t\u00e9s primitives, qui se produisent sous la pression de la soci\u00e9t\u00e9, donc pour certaines \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb. Certes, il y a des suicides qui r\u00e9v\u00e8lent une composante altruiste, qu&rsquo;influence, par exemple, le versement d&rsquo;une assurance-vie aux survivants. Certes, il y a des cas-limites : le r\u00e9sistant qui se suicide pour ne pas livrer, sous la torture, ses camarades ; ou encore Jan Palach.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rien de tout cela, cependant, n&rsquo;efface la diff\u00e9rence radicale d&rsquo;attitude entre <em>s&rsquo;\u00f4ter la vie<\/em> (\u00ab\u00a0to take one&rsquo;s life\u00a0\u00bb dit tr\u00e8s bien l&rsquo;anglais) et <em>la donner<\/em>. Comme acte humain, dans sa signification v\u00e9cue, le sacrifice s&rsquo;oppose diam\u00e9tralement au suicide. Comme l&rsquo;a bien vu G. Marcel, ce sont les extr\u00eames de la disponibilit\u00e9 et de l&rsquo;indisponibilit\u00e9 : \u00ab\u00a0II y a, m\u00e9taphysiquement parlant, un ab\u00eeme entre le fait de sacrifier sa vie et celui de se tuer<strong><sub>5<\/sub><\/strong>\u00a0\u00bb. S&rsquo;il existe des cas limites, c&rsquo;est parce que, sous des formes ext\u00e9rieurement semblables, se touchent les extr\u00eames oppos\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l&rsquo;on se suicide sans la motivation \u00e9thique qui fait le sacrifice, pourquoi se suicide-t-on ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la suite de Durkheim (1897), les sociologues font de l&rsquo;int\u00e9gration sociale la variable d\u00e9cisive. Plus on appartient, moins on se suicide. C&rsquo;est pourquoi les Germains se suicideraient plus que les Latins, les protestants plus que les catholiques, les hommes plus que les femmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette th\u00e8se, cependant, a \u00e9t\u00e9 soumise \u00e0 une critique serr\u00e9e, qui interdit de lui donner trop de cr\u00e9dit. Les statistiques invoqu\u00e9es sont rarement concluantes. Il est tr\u00e8s difficile de les exploiter rigoureusement. \u00ab\u00a0En v\u00e9rit\u00e9, le suicide \u00e9chappe \u00e0 la sociologie\u00a0\u00bb, peut affirmer Deshaies.<strong><sub>6<\/sub><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">II reste que le suicide va avec la d\u00e9sint\u00e9gration de la communaut\u00e9. Il en est l&rsquo;aboutissement, l&rsquo;accomplissement. Seul celui qui n&rsquo;a plus d&rsquo;attaches essentielles pour le retenir au monde, dans l&rsquo;angoisse de l&rsquo;abandonn\u00e9 ou l&rsquo;indiff\u00e9rence de l&rsquo;\u00e9tranger, tranche les derniers liens. Les suicides d&rsquo;adolescents paraissent li\u00e9s au rel\u00e2chement des liens communautaires et \u00e0 l&rsquo;isolement qui en r\u00e9sulte pour l&rsquo;individu : la carence du p\u00e8re et l&rsquo;anonymat d&rsquo;une civilisation technique laissent l&rsquo;enfant seul dans sa lutte la plus dure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les sociologues ne peuvent gu\u00e8re en dire davantage. Les psychologues apportent des analyses plus riches et pr\u00e9cises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quels sont les d\u00e9terminismes les plus fr\u00e9quents du suicide ? Deshaies r\u00e9sume la r\u00e9ponse dans ce qu&rsquo;il appelle \u00ab\u00a0la loi des trois portes\u00a0\u00bb<strong><sub>7<\/sub><\/strong>. Le suicide peut \u00eatre une porte de secours, une porte de sortie, ou une porte d&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le suicide est tr\u00e8s souvent une conduite de fuite ou de d\u00e9fense ; devant la douleur, devant l&rsquo;\u00e9chec (la derni\u00e8re goutte fait d\u00e9border la coupe d&rsquo;amertume, apr\u00e8s la lente accumulation des rancoeurs, des lassitudes, des blessures du moi), devant la culpabilit\u00e9, r\u00e9elle ou imaginaire. Le suicidant est pris dans un conflit qu&rsquo;il int\u00e9riorise et qu&rsquo;il \u00e9prouve comme intol\u00e9rable. Invivable. La mort s&rsquo;ouvre comme une trappe de secours, dans ce premier cas, elle est d\u00e9sir\u00e9e comme fuite de cette vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le second cas, la mort est d\u00e9sir\u00e9e plus directement, comme destruction de la vie. On en veut \u00e0 la vie, et on veut en sortir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment en arrive-t-on l\u00e0 ? L&rsquo;agressivit\u00e9 du sujet revient sur lui, disent les psychologues. Le suicide est comme une vengeance. Freud \u00e9crivait : \u00ab\u00a0Le moi ne peut se supprimer que quand&#8230; il peut se traiter lui-m\u00eame en objet et diriger contre lui-m\u00eame l&rsquo;hostilit\u00e9 qui visait l&rsquo;objet\u00a0\u00bb.<strong><sub>8<\/sub><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On observe couramment cet effet \u00ab\u00a0boomerang\u00a0\u00bb de l&rsquo;hostilit\u00e9 (l&rsquo;enfant qui se frappe lui-m\u00eame dans sa col\u00e8re). On le retrouve dans de nombreux \u00e9quivalents-suicides, comme l&rsquo;imprudence habituelle et la toxicomanie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le suicide est porte d&rsquo;entr\u00e9e quand la mort est d\u00e9sir\u00e9e comme non-vie, non-\u00eatre, n\u00e9ant. Tout se passe comme dans le vertige. Le malheureux voit le vide se faire autour de lui, sa vie n&rsquo;a plus de sens, il est de trop, dans une sorte d&rsquo;hyper-conscience solitaire. Le vide l&rsquo;attire. Pour Camus, \u00ab\u00a0il y a un lien direct entre ce sentiment (du suicide) et l&rsquo;aspiration vers le n\u00e9ant\u00a0\u00bb.<strong><sub>9<\/sub><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le sentiment du vide peut \u00eatre, soudain, charg\u00e9 d&rsquo;\u00e9motion, comme dans beaucoup de suicides passionnels, quand la trahison de la personne aim\u00e9e fait tout s&rsquo;\u00e9crouler. Ce peut \u00eatre aussi l&rsquo;\u00e9coeurement de l&rsquo;absurde, le <em>taedium vitae<\/em> : \u00e0 quoi bon vivre ? Sous cette derni\u00e8re forme, il joue un r\u00f4le-cl\u00e9 dans les suicides modernes, \u00ab\u00a0\u00e0 la su\u00e9doise\u00a0\u00bb ; la satisfaction des besoins primaires d\u00e9couvre le vide de l&rsquo;existence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En g\u00e9n\u00e9ral, les motivations que nous distinguons se combinent. De plus, les sp\u00e9cialistes \u00e9voquent encore deux th\u00e8mes qui les unifient, l&rsquo;un par le haut, l&rsquo;autre par le bas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le suicide se pr\u00e9sente souvent comme une affirmation de la libert\u00e9. Le suicidant exalte son pouvoir de disposer de lui-m\u00eame. En d\u00e9cidant l&rsquo;heure de sa mort, il croit dominer le destin, il croit dompter m\u00eame la \u00ab\u00a0chienne\u00a0\u00bb. Son geste le venge du monde ou de proches d\u00e9test\u00e9s, expie la faute qu&rsquo;il tra\u00eenait, dramatise une vie plate et vide (beaucoup de suicides ont un c\u00f4t\u00e9 th\u00e9\u00e2tral, il s&rsquo;agit de finir en beaut\u00e9).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dosto\u00efevski, penseur qui a profond\u00e9ment m\u00e9dit\u00e9 le sens du suicide, a mis en valeur cette signification dans <em>Les poss\u00e9d\u00e9s<\/em>. Il campe un Kirilov qui affirme sa libert\u00e9 comme ind\u00e9pendance, qui se proclame Dieu, et qui s&rsquo;\u00e9crie : \u00ab\u00a0Quiconque d\u00e9sire la libert\u00e9 supr\u00eame doit oser se tuer&#8230; Qui ose se tuer, celui-l\u00e0 est Dieu\u00a0\u00bb.<strong><sub>10<\/sub><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, les d\u00e9terminismes du suicide paraissent plonger leurs racines dans un facteur obscur. Sous les motivations d\u00e9crites, plusieurs discernent une tendance inconsciente, plus profonde. Freud, dans la derni\u00e8re partie de son oeuvre, parle d&rsquo;une pulsion de mort, Thanatos, qui oeuvre silencieusement en nous. Deshaies le critique, mais il conclut, lui aussi, que le suicide, ultimement, ne s&rsquo;explique que par une agressivit\u00e9 originelle du sujet contre lui-m\u00eame<strong><sub>11<\/sub><\/strong>. Cette force qui pousse \u00e0 la mort, il l&rsquo;appelle <em>destrudo<\/em> : c&rsquo;est la sym\u00e9trique de la <em>libido<\/em>, l&rsquo;\u00e9nergie du d\u00e9sir et de la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<h2>Le suicide comme p\u00e9ch\u00e9<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette diversit\u00e9 et dans cette unit\u00e9, le suicide est-il moralement licite ? On a distingu\u00e9, dans l&rsquo;histoire, deux morales. La morale simple, sans doute majoritaire, r\u00e9prouve sans exception ; parmi ses d\u00e9fenseurs, on ne trouve pas seulement des simples, mais un homme comme Kant, intransigeant. La morale nuanc\u00e9e ne peut ni recommander la fuite ni louer l&rsquo;agressivit\u00e9, mais elle admet au moins le suicide du sage. Ainsi firent, dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, des Epicuriens &#8211; un certain H\u00e9g\u00e9sias s&rsquo;\u00e9tait fait surnommer le \u00ab\u00a0persuadeur de mourir\u00a0\u00bb -, des Sto\u00efciens (S\u00e9n\u00e8que), et aux XXe si\u00e8cle, le gendre de Karl Marx, Paul Lafargue, qui se donna la mort tr\u00e8s sereinement pour \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9cr\u00e9pitude du vieillard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceux qui condamnent le suicide invoquent le droit de la collectivit\u00e9 : nous nous appartenons les uns aux autres, il ne nous est pas permis de priver les autres de nous-m\u00eames. Ils soulignent la dignit\u00e9 de la personne et de la vie humaine, qu&rsquo;on ne peut vendre pour un soulagement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que dit l&rsquo;Ecriture ? Curieusement, on ne trouve dans la Bible aucune prescription pr\u00e9cise qui ait trait au suicide : ni la permission de la morale \u00ab\u00a0nuanc\u00e9e\u00a0\u00bb, ni la condamnation de la morale \u00ab\u00a0simple\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par ce silence, l&rsquo;Ecriture prend peut-\u00eatre ses distances \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des arguments de la morale \u00ab\u00a0simple\u00a0\u00bb. Le droit de la collectivit\u00e9 est-il absolu ? La dignit\u00e9 de la personne prohibe-t-elle toujours le suicide ? Avec Bonhoeffer<strong><sub>12<\/sub><\/strong> et Barth<strong><sub>13<\/sub><\/strong>, on peut ainsi comprendre l&rsquo;\u00e9trange discr\u00e9tion de l&rsquo;enseignement biblique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Surtout, l&rsquo;Ecriture sait que l&rsquo;homme aux prises avec la tentation du suicide, l&rsquo;homme qu&rsquo;attaque la pulsion de mort, n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;une interdiction de plus. Son fardeau lui p\u00e8se assez lourd. L&rsquo;Ecriture ne l&rsquo;accable pas. Elle ne fait pas du suicide, comme le Moyen Age, le crime des crimes ou la honte des hontes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, des (rares) r\u00e9cits de suicides que la Bible nous rapporte, il ressort qu&rsquo;une pareille conduite n&rsquo;est pas le bien que Dieu veut pour l&rsquo;homme, Les exemples sont \u00e9loquents, surtout le dernier, le seul du Nouveau Testament.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ecartons le cas de <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>Samson (Jg 16.29 et ss)<\/em><\/span>. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un v\u00e9ritable suicide,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">mais plut\u00f4t d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme guerrier : Samson, lorsqu&rsquo;il a fait s&rsquo;\u00e9crouler l&rsquo;\u00e9difice, n&rsquo;a pas cherch\u00e9 sa propre mort, mais celle des ennemis d&rsquo;Isra\u00ebl &#8211; leur destruction, d\u00fbt-elle lui co\u00fbter la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois suicides sont peu significatifs, car ils sont commis dans l&rsquo;imminence d&rsquo;une mort certaine, pour \u00e9chapper \u00e0 la honte et aux outrages. Ce sont les exemples d&rsquo;Abim\u00e9lek <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>(Jg 9.54)<\/em><\/span> et Sa\u00fcl et son \u00e9cuyer <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>(1S31.4 et ss.)<\/em><\/span>, et du g\u00e9n\u00e9ral Zimri, conspirateur malheureux <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>(1 R 16.18)<\/em><\/span>. Ces personnages nous sont pr\u00e9sent\u00e9s sous un jour d\u00e9favorable, et c&rsquo;est comme une fin lamentable que leur suicide semble raconter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Restent deux suicides, deux suicides qui se ressemblent tant le premier para\u00eet une figure du second. Achitophel, intime de David, le livre \u00e0 son ennemi ; mais, comme Dieu d\u00e9joue son plan, Achitophel comprend qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus pour lui d&rsquo;avenir, et il va s&rsquo;\u00e9trangler <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>(2 S 17.23)<\/em><\/span>. Judas, enfin, intime de J\u00e9sus (le fils de David), le livre \u00e0 ses ennemis. Puis, quand la trahison est consomm\u00e9e, saisi de d\u00e9go\u00fbt pour des raisons obscures, pris de remords, Judas va se pendre <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>(Mt 27,5)<\/em><\/span>. Que cet homme se soit suicid\u00e9, qu&rsquo;un suicide soit intervenu dans ce drame de la Passion qui est le foyer de toute la R\u00e9v\u00e9lation biblique, ne peut qu&rsquo;\u00eatre lourd de sens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Saint Augustin, au demeurant, n&rsquo;a certainement pas abus\u00e9 de ces preuves bibliques quand il en a d\u00e9duit la proscription du suicide.<strong><sub>14<\/sub><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le commandement <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>\u00ab\u00a0Tu ne tueras point\u00a0\u00bb<\/em><\/span> doit s&rsquo;appliquer, puisque le suicidant se faisant objet du meurtre en reste le sujet, l&rsquo;auteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Surtout, la pr\u00e9tention fondamentale du suicidant \u00e0 disposer de lui-m\u00eame est incompatible avec le droit du Dieu de la Bible : <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>\u00ab\u00a0Toutes les \u00e2mes sont \u00e0 moi\u00a0\u00bb (Ez18.4)<\/em><\/span>. L&rsquo;individu ne s&rsquo;appartient pas ; dans un sens radical, il n&rsquo;appartient m\u00eame pas \u00e0 la collectivit\u00e9, il appartient \u00e0 Dieu seul.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dieu se r\u00e9serve mis\u00e9ricordieusement le droit de vie et de mort, combien trop lourd \u00e0 porter pour l&rsquo;homme ! <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>\u00ab\u00a0C&rsquo;est l&rsquo;Eternel qui fait mourir et qui fait vivre\u00a0\u00bb (1 S 2.6)<\/em><\/span>. S&rsquo;il a donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;homme le pouvoir de mort volontaire, c&rsquo;est pour qu&rsquo;il puisse dire oui \u00e0 Dieu jusque dans la mort si Dieu le lui demande, c&rsquo;est pour qu&rsquo;il soit capable de sacrifice &#8211; ce n&rsquo;est pas pour qu&rsquo;il abuse de ce pouvoir en disant oui \u00e0 la mort, contre le Dieu auquel il appartient. (Que Dieu se r\u00e9serve le droit de vie et de mort explique la difficult\u00e9 qu&rsquo;on \u00e9prouve parfois \u00e0 tracer la fronti\u00e8re entre suicide et sacrifice ; ce qui fait le partage, ce n&rsquo;est pas une loi ext\u00e9rieure, c&rsquo;est la volont\u00e9 personnelle de Dieu, volont\u00e9 parfois, pour nous, voil\u00e9e.)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus profond\u00e9ment, peut-\u00eatre, c&rsquo;est le d\u00e9sespoir que manifeste le suicide, m\u00eame celui du sage, qui attente au Dieu de la Bible. Le suicidant est toujours, comme on dit, un d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Le Dieu de la Bible est Celui qui commande l&rsquo;esp\u00e9rance. Il est le Dieu qui vient. Il veut que l&rsquo;homme s&rsquo;attende \u00e0 lui, pour recevoir de lui le sens de sa vie, sa justification. Le Dieu de la Bible met sa gloire \u00e0 justifier l&rsquo;homme. Parce qu&rsquo;il a fait l&rsquo;homme et qu&rsquo;il l&rsquo;aime, il lui interdit de se penser \u00ab\u00a0de trop\u00a0\u00bb ; parce qu&rsquo;il aime l&rsquo;homme et veut lui pardonner, parce qu&rsquo;il est intervenu pour se charger lui-m\u00eame de la faute de l&rsquo;homme, il lui interdit de se punir lui-m\u00eame ; parce qu&rsquo;il a fait alliance avec l&rsquo;homme et veut l&rsquo;associer \u00e0 la venue de son R\u00e8gne, il lui interdit de d\u00e9sesp\u00e9rer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<h2>Le suicidant rejette le Dieu de l&rsquo;esp\u00e9rance.<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi Judas. Si on \u00e9carte les romans qu&rsquo;ont \u00e9chafaud\u00e9s certains (Judas aurait agi pour forcer la main \u00e0 J\u00e9sus, ou pour se plier \u00e0 la pr\u00e9destination), il ne suffit pas d&rsquo;\u00e9voquer la cupidit\u00e9 du tr\u00e9sorier ind\u00e9licat <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>(Jn 12)<\/em><\/span> pour comprendre Judas. Comme Barth l&rsquo;a bien dit, Judas est l&rsquo;homme qui, devant J\u00e9sus, s&rsquo;est r\u00e9serv\u00e9. Judas \u00e9tait certainement l&rsquo;un des plus capables des disciples, un homme fort. Il avait re\u00e7u une charge d&rsquo;honneur et de responsabilit\u00e9. Alors que les autres se laissaient entra\u00eener \u00e0 la suite de J\u00e9sus, maladroits comme de jeunes chiots (pensons \u00e0 Pierre !), Judas a d\u00fb les m\u00e9priser secr\u00e8tement. Il a voulu garder son jugement propre, ses plans propres, son affirmation propre. De plus en plus agac\u00e9 par les exigences et par les m\u00e9thodes de J\u00e9sus, il a voulu d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00eatre lui-m\u00eame. Il aurait admis de n\u00e9gocier avec J\u00e9sus, donnant-donnant ; il a refus\u00e9 d&rsquo;esp\u00e9rer en lui. Il n&rsquo;a finalement plus rien attendu de son Seigneur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand, plus tard, un certain sentiment de sa culpabilit\u00e9 l&rsquo;a submerg\u00e9 (il n&rsquo;avait pas trahi sans conflit int\u00e9rieur), il s&rsquo;est encore enfonc\u00e9 dans le d\u00e9sespoir, il a voulu d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment ne plus \u00eatre lui-m\u00eame. Il aurait pu se repentir, saisir de la main de Dieu un avenir : le sacrifice de J\u00e9sus, justement, le lui permettait. Judas s&rsquo;est abandonn\u00e9 au remords : le remords est d\u00e9sespoir ; le repentir, esp\u00e9rance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Face \u00e0 face, deux potences : celle de Judas ; et la croix de J\u00e9sus, l&rsquo;autel du sacrifice. J\u00e9sus aimait la vie. Il n&rsquo;a pas dit oui \u00e0 la mort : dans la sueur de sang du jardin des Oliviers, il a dit oui au P\u00e8re. Selon la volont\u00e9 du P\u00e8re, il a donn\u00e9 sa vie pour dire dans la mort non \u00e0 la mort, le non efficace que lui seul pouvait dire, le non dont l&rsquo;efficace a \u00e9clat\u00e9 le troisi\u00e8me jour, ouvrant pour nous le v\u00e9ritable avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Judas n&rsquo;a pas voulu esp\u00e9rer en J\u00e9sus, venu du P\u00e8re pour accomplir l&rsquo;oeuvre du P\u00e8re, la justification de l&rsquo;homme. C&rsquo;est ainsi que Judas a m\u00e9rit\u00e9 son nom de <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>\u00ab\u00a0Fils de perdition\u00a0\u00bb (Jn17.12)<\/em><\/span>, un h\u00e9bra\u00efsme que nous pouvons paraphraser : le type de l&rsquo;homme qui se perd.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici, il me semble que nous voyons notre sujet s&rsquo;\u00e9largir. Qui est cet homme qui se perd, dont le suicid\u00e9 Judas est le type ? C&rsquo;est, dans la Bible, l&rsquo;homme p\u00e9cheur, d\u00e9tourn\u00e9 de Dieu. Que veut dire cela, sinon que toute la question du suicide se renverse sous une lumi\u00e8re nouvelle ? Que veut dire cela, sinon que la relation suicide-p\u00e9ch\u00e9 est double ? Le suicide est un p\u00e9ch\u00e9, certes, mais la r\u00e9v\u00e9lation biblique, c&rsquo;est que le p\u00e9ch\u00e9 est un suicide !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<h2>Le p\u00e9ch\u00e9 comme suicide<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le p\u00e9ch\u00e9 est choix de la mort : ce th\u00e8me est une constante de l&rsquo;Ecriture, depuis les premiers chapitres de la Gen\u00e8se. Parfois l&rsquo;id\u00e9e du suicide, de l&rsquo;auto-destruction volontaire, s&rsquo;exprime pr\u00e9cis\u00e9ment. La Sagesse divine d\u00e9clare, traduit tr\u00e8s litt\u00e9ralement : <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>\u00ab\u00a0Qui me l\u00e8se attente \u00e0 sa vie (se maltraite) ; tous ceux qui me ha\u00efssent aiment la mort\u00a0\u00bb (Pr 8.36; cf. Hab2.10; Ps 7,16-17)<\/em><\/span>. L&rsquo;ap\u00f4tre Paul \u00e9crit \u00e0 propos de la chair, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la tendance perverse qui corrompt notre nature, <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>\u00ab\u00a0la pens\u00e9e (ou la vis\u00e9e) de la chair est mort\u00a0\u00bb (Rm 8.6)<\/em><\/span>. C&rsquo;est le tragique biblique : que l&rsquo;homme dans sa folie se d\u00e9truise lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l&rsquo;analyse du p\u00e9ch\u00e9, nous retrouvons ais\u00e9ment les traits typiques du suicide.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&rsquo;est d&rsquo;autre le p\u00e9ch\u00e9, dans la vision de l&rsquo;Ecriture, que la volont\u00e9 de disposer de soi-m\u00eame, de d\u00e9cider du sens de sa vie, sans rendre de compte \u00e0 personne ? \u00ab\u00a0Vous serez comme des dieux&#8230;\u00a0\u00bb Le suicide, quelle qu&rsquo;en sont la forme, est comme l&rsquo;aboutissement de ce projet : l&rsquo;homme dispose de sa mort comme de sa vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En m\u00eame temps, s&rsquo;expose le mensonge de ce projet. L&rsquo;homme n&rsquo;est pas Dieu, il n&rsquo;est pas ind\u00e9pendant, il ne dispose pas de lui-m\u00eame &#8211; il doit mourir. Pour maintenir la d\u00e9risoire fiction de son ind\u00e9pendance, il n&rsquo;a plus qu&rsquo;un recours, il pr\u00e9tend choisir de mourir. Il dit \u00e0 la mort le oui qu&rsquo;il refuse \u00e0 son Dieu. C&rsquo;est pourquoi le suicide est \u00e0 la fois le paroxysme de la revendication libertaire (Kirilov), et fuite devant l&rsquo;in\u00e9vitable contradiction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le p\u00e9ch\u00e9, encore, on discerne cette agressivit\u00e9 profonde de l&rsquo;homme contre lui-m\u00eame, cette <em>destrudo<\/em> obscure, dont parlent les psychologues. II faut prendre strictement la parole de l&rsquo;ap\u00f4tre <span style=\"background-color: #add8e6;\"><em>(Rm 8.5)<\/em><\/span> : c&rsquo;est la vis\u00e9e de la chair que la mort. Au coeur du p\u00e9ch\u00e9, cach\u00e9e mais sensible, il y a une rage de salir et de casser, une<em> Schadenfreude<\/em> myst\u00e9rieuse, myst\u00e8re d&rsquo;iniquit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ce myst\u00e8re destructeur, nous pouvons percer l&rsquo;origine. Si le p\u00e9ch\u00e9 est volont\u00e9 forcen\u00e9e d&rsquo;ind\u00e9pendance, d&rsquo;autocr\u00e9ation, il implique n\u00e9cessairement la volont\u00e9 d&rsquo;an\u00e9antir ce que je suis. Tout ce que je suis, je le suis par la cr\u00e9ation divine, dans la d\u00e9pendance. Tout ce que je suis porte la signature de l&rsquo;Auteur. Je dois m&rsquo;effacer pour l&rsquo;effacer. Si je hais Dieu, je dois me ha\u00efr, car il m&rsquo;a fait \u00e0 son image. Comme l&rsquo;a vu admirablement Kierkegaard, dans son analyse de la maladie \u00e0 la mort qu&rsquo;est le p\u00e9ch\u00e9, la volont\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d&rsquo;\u00eatre soi-m\u00eame conduit \u00e0 la volont\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de ne pas \u00eatre soi-m\u00eame. Comme pour Judas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le suicidant, au fond, est plus sensible que le commun des hommes \u00e0 la logique du p\u00e9ch\u00e9. La plupart r\u00e9ussissent \u00e0 se faire un bouclier d&rsquo;incons\u00e9quence : derri\u00e8re ce bouclier, ils r\u00e9ussissent \u00e0 oublier la solitude, le non-sens, la n\u00e9cessit\u00e9 de ne rien devoir pour se pr\u00e9tendre ind\u00e9pendant, ils r\u00e9ussissent \u00e0 vivre. Des circonstances particuli\u00e8res d\u00e9truisent, pour quelques-uns le bouclier : ils vont jusqu&rsquo;au bout. Le p\u00e9ch\u00e9 est suicide, et le suicide en est le miroir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, il ne suffit pas d&rsquo;invoquer les droits de la collectivit\u00e9 ou la dignit\u00e9 humaine pour faire barrage \u00e0 la <em>destrudo<\/em>. La loi ne suffit m\u00eame pas d&rsquo;un Dieu qui resterait lointain, terrible sur son tr\u00f4ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut que soit connu et reconnu le Dieu de l&rsquo;esp\u00e9rance, le Dieu qui vient justifier l&rsquo;homme. Il faut que Dieu soit connu en J\u00e9sus-Christ, son Unique, son Envoy\u00e9, le seul homme qui ne se soit pas suicid\u00e9, J\u00e9sus-Christ a vaincu <em>la destrudo<\/em> par l&rsquo;amour. J\u00e9sus-Christ, par son sacrifice, offre \u00e0 quiconque veut le suivre de partager son avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Judas ou J\u00e9sus, tel est le choix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">H.B.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00a0<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">NOTES<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>1.<\/strong> M. Henri Blocher est doyen de la Facult\u00e9 Libre de Th\u00e9ologie Evang\u00e9lique de Vaux-sur-Seine. Il y enseigne ainsi qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;Institut Biblique de Nogent. Article paru dans le n\u00b0 7 de la revue<em> Ichthus<\/em> et reproduit avec l&rsquo;aimable permission de l&rsquo;auteur et des Presses Bibliques Universitaires qui pr\u00e9parent, avec M. Blocher, un livre sur ce sujet qui doit sortir \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>2.<\/strong> Cit\u00e9 par L. Meynard, <em>Le Suicide<\/em>, (RU.F, 1966), p. 64.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>3.<\/strong> G. Deshaies, <em>Psychologie du suicide<\/em>, (RU.R, 1947), p. 103.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>4. <\/strong><em>Ibid<\/em>., pp. 226 et ss.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>5.<\/strong> G. Marcel, <em>Du refus \u00e0 l&rsquo;invocation <\/em>(Gallimard, 1940), p.106.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>6.<\/strong> Deshaies, p. 320.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>7.<\/strong> <em>Ibid<\/em>., pp. 303 et ss.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>8.<\/strong> Cit\u00e9 par Deshaies, p. 223, cf. S. Freud, <em>M\u00e9tapsychologie <\/em>(Gallimard, Coll. Id\u00e9es, 1968), p. 162.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>9. <\/strong>A. Camus, <em>Le mythe de Sisyphe<\/em> (Gallimard, Coll Id\u00e9es, 1942), p. 19.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>10.<\/strong> Cit\u00e9 par Meynard, p. 28.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>11.<\/strong> Deshaies, pp. 286 et ss, 293-4.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>12.<\/strong> D. Bonhoeffer, Ethique (Labor et Fides, 1965), pp. 133 et ss.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>13.<\/strong> K. Barth, <em>Dogmatique<\/em> (Labor et Fides), III, 4 \u00a0\u00bb *, pp. 87 et ss.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>14. <\/strong><em>Cit\u00e9 de Dieu<\/em>, 1,16 et ss.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du suicide &nbsp; &nbsp; par Henri Blocher1 &nbsp; \u00a0 \u00ab\u00a0II n&rsquo;y a qu&rsquo;un probl\u00e8me philosophique vraiment s\u00e9rieux : c&rsquo;est le suicide\u00a0\u00bb. Ainsi Camus ouvrait-il l&rsquo;essai qui le rendit fameux, Le Mythe de Sisyphe. Et, sans doute, ne pensait-il pas \u00e0 la seule philosophie des philosophes&#8230; \u00a0 \u00a0 La question se pose \u00e0 tout homme. Le [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":31,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[78,49,74,21],"tags":[],"class_list":["post-6674","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-epreuves","category-lhomme-face-a-la-mort","category-peche","category-ethique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.servir.caef.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6674","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.servir.caef.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.servir.caef.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.servir.caef.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/31"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.servir.caef.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6674"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.servir.caef.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6674\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.servir.caef.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6674"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.servir.caef.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6674"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.servir.caef.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6674"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}