Regard d’un apôtre sur une église

 

(Paul aux chrétiens de Colosses, chap. 1, v1 à 14)

 

(suite du numéro 1)
 

 the-bible

par Daniel Bresch

 

 

 

Le début de cette lettre « aux Colossiens », comme de toutes les autres de Paul, avouons-le sincèrement, résonne de façon passablement cérémonieuse à nos oreilles d’occidentaux du vingtième siècle, accoutumés aux manières volontiers informelles, voire familières de communiquer.

 

 

C’est bel et bien du style épistolaire coutu-mier de son époque qu’il use !



On aurait grand tort de voir dans cette manière d’écrire le simple respect des règles de savoir-vivre, ou pire, un procédé habile pour « dorer la pilule ». Paul, donnant précisément à ces formes conventionnelles une tournure si personnelle, croit profondément à ce qu’il communique avec tant d’ardeur et de soin à ses frères dans la foi.

 

 

Des mots simples, mais quelle perspective !

 

On a vu dans l’expression « grâce et paix » la combinaison originale de la salutation grecque « charis » qui déclare la faveur accordée par une personne de haut rang, avec la salutation hébraïque « shalom », qui annonce la prospérité au bénéficiaire de la bonté divine. Dans la perspective chrétienne ces mots ont une portée autrement vaste, surtout si l’on songe au contexte de cette lettre. Par ce cri de joie et de liberté l’apôtre évoque le fondement et I’épanouissement de toute foi, de toute vie, de toute fraternité chrétiennes, à savoir la bienveillance totalement libre et gratuite de Dieu et son inflexible volonté de réconciliation et de bénédiction.

 

Quand aux chrétiens de cette petite église provinciale, Paul les apostrophe comme des « saints et fidèles frères en Christ ». Attitude de confiance dans le Seigneur ! Est saint celui qui a cru en Jésus ; il lui appartient en bien précieux et consacré, sa foi et sa fidélité sont gardées par la sainteté du Christ. Par conséquent aussi attitude de confiance dans le frère !

 

repas-2

 

 

Il ne s’agit pas de « gens », mot si courant dans notre parler actuel, même à propos d’autres chrétiens ! — mais bien de frères, et de sœurs, par Christ ! Là où les chrétiens ne se retrouvent pas en frères, c’est le signe d’un grave dommage dans leur relation de vie à Jésus lui-même. L’exemple positif est sous nos yeux : Paul n’écrit pas sa lettre seul, mais en collaboration avec Timothée, « le frère ».

 

 

 

 

Un regard ouvert

 

Tout part d’une attitude morale fondamentalement « nouvelle », qui n’est pas spontanée, encore moins innée à l’homme, mais découverte et développée par celui qui croit en Christ : la reconnaissance. C’est un thème significatif que nous trouvons tout au long de l’épître (1.12 ; 2.7 ; 3.15-17 ; 4.2).

 

A travers tous ses combats et ses douleurs, l’apôtre a appris à être un homme reconnaissant ; tout en restant lucide et exigeant à l’égard des églises et des chrétiens, il demeure attentif à tout motif de gratitude. Sa mémoire est nourrie des actes de Dieu pour lui, autour de lui, pour les autres, dans le passé comme dans l’avenir. N’oublions pas qu’il est prisonnier, accablé de soucis immédiats, et l’on est venu de loin le charger de lourdes inquiétudes.

 

En louant Dieu pour cette église encore jeune à Colosses, Paul souligne deux séries de faits de la vie chrétienne de ses correspondants : les uns concernent leur état présent (v. 3-5a), les autres leur expérience initiale (v. 5b-8). Démarche importante aux yeux de l’apôtre, parce qu’on la retrouve dans d’autres lettres, notamment dans la première à l’église de Thessalonique, aussi une église jeune.

 

Tellement habitués à la musique de ces phrases nous ne saisissons plus la force et la pertinence de ces formules lapidaires et nous les entendons comme de simples généralités. Mais sachons une bonne fois que ces rappels de Paul n’étaient pas gratuits ! Sans pratiquer l’exercice dangereux de la lecture entre les lignes nous pouvons citer dans ces paroles une réponse précise à des questions vitales surgies dans la vie de l’église de Colosses.

 

Nous avons déjà signalé qu’un certain trouble s’était propagé parmi les Colossiens risquant de se développer en véritable déviation spirituelle et morale (voir l’étude précédente). Qu’avaient donc pu raconter ces « discoureurs es spiritualité » (cf. 2.4) pour que des croyants de l’église de Colosses s’imaginent que ce qu’ils avaient reçu ou vécu jusqu’ici était insuffisant, qu’ils devaient par conséquent passer par des expériences nouvelles, afin d’accéder à des vérités plus pro-fondes et gagner des vertus plus élevées ? Quelle remise en cause de leur foi et de leur assurance en Christ ! Et quel discrédit jeté sur l’Evangile et ses messagers !

 

 

Des signes qui ne trompent pas

 

La description des trois «vertus» essentielles des chrétiens (v. 4-5a) que Paul se plaît justement à discerner comme des réalités présentes dans la vie de cette église, constitue en quelque sorte une première mise au point. Ce n’est pas un idéal qu’il fait miroiter aux yeux des chrétiens. Mais il y a là un puissant encouragement à prendre conscience des marques d’authenticité que nous détenons déjà par la grâce de Dieu, du moment que nous avons cru en Jésus-Christ.

 

Nous n’avons pas à chercher ces vertus dans nos sentiments ou nos pensées, nous n’avons pas à les produire par notre force. Ce ne sont pas des qualités qui précèdent et conditionnent l’action de l’Esprit en nous. Au contraire, ce sont les effets ou fruits de cette onction. Nous n’entrons pas « en Christ »à cause de notre foi ou de notre amour : mais c’est en reconnaissant en Dieu le Père qui nous aime et nous voit « en Christ »— expression clé de toute la lettre — que la foi naît dans notre être, que notre amour s’ouvre à tous les frères au-delà du cercle familier (cf. Matthieu 5.46-47) et que notre espérance donne un nouveau sens à notre vie.

 

On aura remarqué que Paul assigne ici une place et un rôle particuliers à l’espérance. Premièrement l’espérance n’est pas une « vertu » complémentaire dans l’expérience chrétienne, quelque chose qui vient après la foi et couronne l’amour. Au contraire elle constitue le moteur même de la vie chrétienne, et la foi et l’amour en sont l’expression dans le présent.

 

Deuxièmement, plutôt qu’attitude d’expectative, l’espérance chrétienne a ici le sens du bien préservé et garanti par Dieu en Christ « dans les cieux ». Son accomplissement est encore à venir, certes, mais dès à présent il est actif par anticipation, c’est « Christ en vous ». C’est pourquoi, ici-bas, nous vivons par la foi qui est « être sûr de ce qu’on espère, être convaincu de la réalité de ce qu’on ne voit pas » (Hébreux 11.1) ; et nous agissons par l’amour qui « ne tombe jamais » (1 Cor. 13.8).

 

Du moment que ces trois « témoins » existaient, les Colossiens pouvaient regagner de l’assurance ; ils étaient vraiment des chrétiens conformément à l’Evangile proclamé par les apôtres. Cela devait les libérer d’une spiritualité anxieuse et subjective.

 

Cela devrait nous pousser à tester le bien-fondé de notre foi et les mobiles de notre piété et de notre activité.

 

 

Des valeurs sûres

 

L’insistance sur la vérité de l’Evangile, dans la suite (v. 5b-7), peut être comprise comme une deuxième mise au point.

 

Non seulement les Colossiens avaient pu douter d’eux-mêmes, mais la valeur même de l’Evangile reçu, tout au moins de celui transmis par Epaphras, avait été mise en cause.

 

La réponse de l’apôtre est un exemple de relation d’aide chrétienne. Remettant la controverse sur des points particuliers à plus tard, il s’en tient à quelques faits fondamentaux, toujours sous le signe de la reconnaissance.

 

D’abord une affirmation : l’Evangile entendu par les Colossiens, est bien «vrai», non seulement dans le sens de véridique, mais dans tout son contenu. Il n’est pas seulement vérité sur Dieu, mais vérité de Dieu ignorée des hommes (Rom. 1.18), existant dans la personne de Jésus (Jean 14.6), communiquée par l’Esprit. Il faut bien entendre ici le mot vérité dans son sens biblique, c’est-à-dire la réalité de Dieu lui-même. C’est lui qui nous interpelle, c’est par rapport à lui que nous devons nous situer, c’est sur lui que nous pouvons compter.

 

Puis une double preuve. Premièrement, son universalité : cette « bonne annonce » n’est ni le produit d’une culture particulière, ni une phase de l’évolution des mœurs et des idées. Mais elle est vérité bonne pour tous, en tous temps et en tous lieux. Deuxièmement, sa vitalité : la vérité de Dieu est créative et dynamique, l’Evangile ne cesse d’être jeune et actuel, produisant des effets de renouveau. « II est une puissance de Dieu » (Rom. 1.16).

 

Enfin un fait. L’apôtre observe que cette parole de vérité, les Colossiens l’ont « vraiment » reconnue. Ils ont parfaitement compris l’Evangile dans ce qu’il a de plus authentique « en vérité », c’est-à-dire l’annonce de la grâce de Dieu. « II est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit »(Rom. 1.16 ; Eph. 1.13).

 

Cette prétention à la vérité absolue nous surprend dans notre subjectivisme, nous dérange dans notre relativisme. N’y a-t-il pas là motif à réviser certaines libertés que nous prenons avec la Parole de Dieu et aussi à nous enhardir à propager le plus correctement possible l’Evangile « selon la vérité qui est en Jésus » (Eph. 4.21) ?

 

 

Porter des fruits

 

fruit-discipleLes mêmes remarques faites plus haut au sujet des termes utilisés dans l’action de grâce (v. 3-8) conviennent tout à fait à ce que Paul exprime maintenant dans sa prière (v. 9-14). Son langage n’a rien d’onctueux ni de banal. Nous devons faire un réel effort pour nous dégager des clichés religieux qui escamotent l’à propos de cette intercession. C’est d’une écoute très attentive et réfléchie qu’ont jailli ces demandes !

 

Exprimée précédemment en termes d’authenticité, sa préoccupation l’est à présent en termes de maturité. Clarifier les fondements et les mobiles c’est bien, mais la destinée nouvelle du chrétien n’est pas accomplie dans sa découverte de l’Evangile et dans sa conversion. La vie nouvelle ne fait que commencer. Et le processus de développement n’est pas automatique, l’épanouissement n’est pas chose acquise d’avance. D’où le combat et la prière de Paul !

 

Deux séries de termes parcourent cette longue phrase, l’une concerne la connaissance, l’autre la puissance. C’est exactement ce qui était l’objet d’une intense préoccupation parmi les Colossiens. S’initier à un savoir caché en vue d’acquérir une autorité invincible, cela est typique de la mentalité et de la pratique sectaires. La plénitude promise et réservée à une élite reste cependant toujours à venir, exigeant toujours plus d’œuvres, pour déboucher malheureusement sur la déception, et la fausse culpabilité.

 

En contraste, l’apôtre présente dans sa prière une tout autre perspective. La connaissance qu’il souhaite aux Colossiens n’est pas un but lointain, mais un climat dont ils ont à s’imprégner dès maintenant, car elle n’est pas abstraite ou spéculative, mais orientée et reposant sur la volonté de Dieu. Ici volonté signifie : le vouloir, l’intention, le désir de Dieu, son plan, non sous l’aspect du « permis ou défendu ? » mais dans le sens d’une qualité de vie et de pensée. Les termes « sagesse et intelligence spirituelle » montrent qu’il est question non d’une accumulation de savoir, mais d’une bonne utilisation de cette connaissance personnelle : comprendre ce que Dieu veut et savoir l’appliquer de façon critique dans la vie très concrète de tous les jours, dont la motivation est le plaisir pour Dieu et pour nous sa proximité (v. 10). Le test en est la capacité de rayonner et de nourrir d’autres grâce aux fruits mûris de notre vie.

 

Et la puissance qu’il souhaite à ces chrétiens n’est pas une force de domination, mais la seule puissance en laquelle nous pouvons nous réfugier : celle de sa gloire (v. 11a), c’est-à-dire de son œuvre de libération d’un pouvoir qui nous avait séduits, celle de son amour en Christ (v. 13). Le test en est la durée, la résistance et la joie (v. 11b).

 

Enfin, le signe d’authentique maturité de la vie nouvelle en Christ que Paul demande pour les Colossiens, c’est d’être reconnaissant. Il n’y a pas de religions, pas de morale au monde qui sache ce qu’est l’action de grâces si ne n’est les chrétiens qui se savent pardonnes (v. 14).

 

Cette amorce de joie qu’il désire communiquer aux Colossiens — et à nous — explosera d’abord en un hymne à Jésus-Christ.

 

D.B.

 

 

Pistes de réflexion

 

1. Que pouvons-nous apprendre de l’exemple de l’apôtre Paul dans ce début de lettre, sur notre attitude à l’égard de nos frères dans la foi ?

 

 

2. A la lumière des trois caractéristiques chrétiennes quelle est concrètement ma position devant Dieu ? (v. 4-5).

 

 

3. Comment l’Evangile est-il parvenu jusqu’à moi ? Comment l’ai-je reçu (v. 5-8).

 

 

4. Quel modèle et quel encouragement puis-je tirer de la manière de prier de l’apôtre ? (v. 9-12).

 

 

5. Qu’est-ce que cette prière de Paul m’apprend sur l’exercice du discernement spirituel ?