interview

 

L’éthique chrétienne au travail

 

En quatre interviews, nous allons voir comment des chrétiens ont cherché à vivre une éthique biblique au sein du monde séculier où Jésus nous appelle à être « sel de la terre ».

 

Propos recueillis par Marie-Christine Fave, Françoise Lombet et Reynald Kozycki

 

 

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Georges Gabrièle, Directeur de magasin

Directeur de POSINERGY en banlieue grenobloise, membre de

l’EPE Grenoble-Eybens (CAEF).

 

 

 

Georges-Gabrieledialogue1Servir : Georges, avant d’être à ton compte, tu as été salarié. As-tu été confronté à des situations délicates ?

Je citerai deux exemples concernant les questions d’honnêteté et de vérité.

Un jour, mon responsable (et employeur) se trouve en face de moi alors que je réponds au téléphone. Il me fait signe : « Tu dis que je ne suis pas là ». Personnellement, j’ai décidé de dire : « Il n’est pas disponible ». J’ai eu l’occasion d’en reparler avec mon patron pour lui expliquer que je ne voulais pas mentir.

Mon employeur me payait des heures supplémentaires en espèces. Je me suis rendu compte que cela revenait à du travail au noir. Je lui ai demandé de payer autrement. Il a accepté et cela a même eu pour conséquence une modification pour tous les employés : les heures supplémentaires ont alors été déclarées sur les fiches de paye. Plusieurs mois après, mon patron m’a confié qu’il était impressionné par ma maturité. J’avais alors 19 ans.

 

dialogue1Servir : Une éthique chrétienne, qu’est-ce que cela change dans ta vision du travail ?

En tant que chef d’entreprise, on assume complètement la prise de décision. Je m’appuie beaucoup sur la Parole de Dieu. Je demande sans cesse conseil à Dieu pour mes choix. Mon principe de base, c’est le respect d’autrui en m’inspirant du commandement biblique : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Même si l’entreprise est un centre de profit, l’humain reste prioritaire. Cela a des conséquences sur l’accueil, la prise en charge des besoins du client (savoir écouter), la capacité à assumer l’erreur en cas de litige.

 

dialogue1Servir : Peux-tu développer un peu ce dernier aspect ?

Quand il nous arrive de faire des erreurs, nous adoptons la politique de reconnaître nos manquements.

Par exemple, si nous ratons une soudure, ou si nous faisons un assemblage qui ne fonctionne pas, nous disons la vérité au client. De même, il peut nous arriver d’oublier de passer une commande pour un produit demandé par un client. Nous ne le menons pas en bateau avec des explications du style : « le fournisseur a eu du retard »… Nous lui déclarons simplement : « Désolé, on a oublié de passer la commande. On va le faire tout de suite. »

En cas de litige, je préfère être bon perdant et lâcher l’affaire. Nous n’allons jamais au clash. En tant que commerçants, nous nous devons de prendre l’initiative et de proposer une solution. De plus, le client sera satisfait et parlera en bien de notre entreprise. C’est une bénédiction au-delà de la petite perte.

 

dialogue1Servir : Tu t’es maintenant mis à ton compte. Pourquoi ?

Je tiens à relever le défi du relationnel dans le milieu du travail. On entend parfois : « C’est compliqué de travailler avec des chrétiens ». Je ne suis pas d’accord. Je crois que c’est possible et qu’il y a même une bénédiction. J’ai à coeur de fournir du travail aux chrétiens. Il y a aujourd’hui 7 à 8 personnes dans l’entreprise commerciale que je dirige. Et si cela ne va pas avec un employé, on fait une rupture à l’amiable et on se sépare en bonne intelligence.  

 


 

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Jo Lalomia, artisan-garagiste

Jo est artisan-garagiste à Saint-Martin-d’Hères en Isère. Auparavant, il a travaillé

comme chef d’atelier dans un garage. Par ailleurs, il est ancien dans une

assemblée CAEF de Grenoble.

 

Jo-Lalomladialogue1Servir : As-tu été confronté à des situations délicates en tant que salarié ?

On est partagé entre l’envie de plaire à sa hiérarchie, trouver une satisfaction à bien faire tourner l’entreprise et rester dans l’honnêteté, répondre à la confiance accordée par le client. Je tenais ainsi à facturer les heures correspondant au travail et… pas plus ! On m’a reproché de ne pas faire assez de chiffre d’affaires, de ne pas changer davantage de pièces. « Je n’ai pas été élevé dans cette culture », ai-je répondu. Mes responsables savaient que j’étais chrétien. Ils ont aussi soulevé la question de la relation avec mes mécanos, en estimant que j’étais trop proche d’eux et que je n’étais pas assez dur avec le personnel. Ils auraient souhaité davantage de rentabilité. Pourtant, comme je leur ai expliqué : « Je suis au taquet, je ne peux pas faire plus ». Et ce n’était pas faute de mouiller ma chemise. En fait, je travaille comme si c’était pour le Seigneur.

 

dialogue1Servir : Une éthique chrétienne, qu’est-ce que cela change dans ta vision du travail ?

C’est une éthique morale que d’autres pourraient avoir aussi. Dans mon domaine, il est facile de tromper les gens. Je me refuse d’escroquer le client. Mon premier désir n’est pas l’appât du gain. Je cherche juste à gagner assez pour tourner. Je prie tous les matins : « Seigneur, garde-moi fidèle ! » Et je suis en paix. Quand un client est satisfait, cela me fait plaisir. Je veux honorer la confiance qu’on me fait. J’adopte comme principe la recommandation de Jésus : Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pareillement pour eux (Lc 6.31). J’aime mes clients.

 


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David Garcia-Cuenca,

directeur d’agences immobilières

et ancien dans une Église CAEF à St-Maur (94)

 

Garcia-Cuencadialogue1Servir : Comment vois-tu la question de l’éthique dans le travail ?

Je ne crois pas qu’il y ait une éthique spécifique en fonction du domaine d’activité dans lequel on exerce ! À mon sens, nous nous devons d’agir selon les règles éthiques qui sont les nôtres, en tant que chrétien : honnêteté, intégrité, vérité, respect de l’autre (collaborateur, client, fournisseur, etc.). Et même si en fonction de l’activité, il y a des situations particulières qui font appel à des choix ou décisions de circonstances, et des lignes de conduite contextuelles, cela ne veut pas dire qu’il y ait une éthique adaptée ! La question importante est de se donner les moyens de respecter les règles auxquelles on adhère.

 

dialogue1Servir : Comment cherches-tu à appliquer cela ?

En ce qui me concerne, en tant que chef d’entreprise, c’est moi qui fixe les règles. Elles correspondent donc à mes choix éthiques et je m’engage à tout mettre en oeuvre pour que tous puissent les respecter. Car la difficulté, en qualité de patron d’une petite entreprise, c’est aussi l’image véhiculée par ses collaborateurs. Je me sens donc responsable de mon comportement et de celui de mes collaborateurs (jusqu’à un certain point…). Ainsi le recrutement est une première phase importante, qui me permet d’exposer, entre autres, mes bases éthiques.

 

dialogue1Servir : Y a-t-il des particularités dans le monde l’immobilier ?

Mon activité a été, depuis 35 ans, de faire des affaires et d’en faire réaliser à mes collaborateurs, et depuis 13 ans dans le domaine de l’immobilier. Beaucoup pensent qu’il est très difficile d’être honnête dans les affaires et surtout dans l’immobilier. Pour moi, ni plus ni moins que dans toute autre activité. Ce qui est vrai, c’est qu’il peut y avoir des tentations qui semblent plus importantes, à cause de l’exposition à des sommes d’argent non négligeables. Toutefois, résister à la tentation représente la même difficulté pour tout chrétien désirant être fidèle au Christ. Tout faire pour s’en détourner, et refuser d’y succomber, c’est là le combat…

 

dialogue1Servir : As-tu déjà dû prendre des mesures particulières ?

Pour des raisons d’éthique, il m’est arrivé à maintes reprises de refuser certaines affaires, et même d’interrompre des négociations bien avancées. Et en période de crise, lorsque l’on a besoin de chiffre d’affaires, c’est plus difficile surtout quand cela implique les revenus des collaborateurs, voire la survie de l’entreprise.

 

dialogue1Servir : Qu’est-ce qui a pu t’aider dans cette démarche ?

Ce qui m’a aidé, c’est que je n’ai jamais cherché à concilier le fait d’être chrétien avec l’exercice de mon activité professionnelle et de mes responsabilités. J’ai toujours voulu être moi-même, sans fard ni masque, quel que soit le lieu, le pourquoi, le contexte, le comment… un homme avec ses faiblesses… Non seulement je n’ai jamais caché le fait d’être chrétien, mais j’essaye de saisir toute occasion de partager ma foi en Christ le plus naturellement possible, avec les collaborateurs, clients ou fournisseurs…

 


 

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Georges Cassirame, ex-Conseiller Régional

Administrateur Insee à la Réunion, élu, ancien dans une Église CAEF

 

dialogue1Servir : Peux-tu donner en quelques mots ton parcours ?

J’ai aujourd’hui 72 ans. Ma carrière administrative s’est déroulée à L’Insee-Réunion où je fus responsable du service administratif. Par ailleurs, j’ai eu 2 mandats électifs : celui d’adjoint au Maire de Saint-Leu pendant 2 mandats et celui de Conseiller Régional à Saint- Denis de la Réunion.

En tant que Conseiller Régional, il m’a été confié la présidence de plusieurs institutions telles que CEDTM-Keliona (Centre d’Études et de Découvertes des Tortues Marines), la présidence du parc marin de la Réunion, puis, depuis quelques années, la présidence du Conservatoire National Botanique des Mascarins à Saint-Leu, et la vice-présidence de l’Office Départemental de la Culture (ODC).

 

dialogue1Servir : Quelles règles principales d’éthique as-tu cherché à suivre dans ton parcours ?

Dans toutes ces responsabilités, je me suis efforcé, au sein des conseils d’administration, ainsi que dans la gestion des personnels, d’avoir une attitude ouverte et conciliante. Ce n’est pas que les sujets de tension aient manqué, mais, dans mon cheminement, j’ai toujours demandé au Seigneur de m’aider et de m’éclairer, et ce, toujours, avant chaque réunion. Cet exercice de la foi m’a toujours apporté une grande paix intérieure.

 

dialogue1Servir : On peut imaginer que cela n’a pas toujours été facile ?

Bien évidemment, ma conscience chrétienne a souvent été heurtée par le positionnement des programmes politiques, mais aussi par le comportement « limite » quant à l’éthique de mes compagnons de route. Mais, toujours, avec la grâce du Seigneur, j’ai su garder le bon cheminement à travers les embûches et autres perversités, et la dureté des pensées et des actes de ceux qui m’environnaient.