La séduction du pouvoir

 

 

Par Marcel Reutenauer

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Alors le Serpent dit à la femme : – Mais pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Seulement Dieu sait bien que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme Dieu, choisissant vous-mêmes entre le bien et le mal.

(Gn 3.4-5, Semeur)

 

 

Depuis le commencement, l’attrait du pouvoir, le désir d’être comme Dieu, a constitué l’ambition des hommes et des femmes que nous sommes. Mais – et nous ne le savons que trop bien – alors que le serpent avait promis la capacité de choisir entre le bien et le mal, c’est pour le profit égoïste, le désir de domination et la manipulation que les pouvoirs que nous avons seront utilisés si notre être tout entier n’est pas régénéré par l’Esprit de Dieu.

 

Les situations sont nombreuses, les types de pouvoir variés ; ce problème touche à tous les domaines de la vie ! Et il serait prétentieux de penser que la vie d’Église n’est pas touchée par cette question. Le mauvais usage du pouvoir se déguise même quelquefois en vertu spirituelle !

 

 

AUTORITÉ CONFÉRÉE

 

Dans les Églises, ce sont tout d’abord ceux à qui des responsabilités ont été confiées – et ce à tous les niveaux ! – qui peuvent être tentés d’en profiter de diverses manières. À la suite d’Ésaïe et de Jérémie, le prophète Ézéchiel a repris les bergers du troupeau de la part du Seigneur (Éz 34) et leur a reproché de s’engraisser (v.2) au lieu de paître et soigner, de dominer avec violence et dureté sur les brebis (v.4) au lieu de les rassembler et de chercher celles qui étaient perdues. De même, l’apôtre Pierre (1 P 5.2-3) signale le danger pour les anciens de l’Église, de chercher un gain sordide (v.2) et de dominer (v.3).

 

La tentation peut effectivement être de penser que le service de l’Église et le dévouement justifient quelques privilèges et passe-droits par lesquels les responsables seraient dispensés de certaines obligations, et même autorisés à profiter d’avantages financiers ou matériels particuliers. Ou encore d’exiger que l’autorité spirituelle des anciens leur confère un droit de regard sur tout et tout le monde au point que rien ne puisse se décider sans leur avis.

 

 clefs

L’autorité spirituelle1 relative à la doctrine est particulièrement un domaine sensible. Le « pouvoir des clés » (Mt 16.19) ou encore la responsabilité de « lier ou délier » (Mt 18.18 ; Jn 20.23) a besoin à la fois de rigueur et de grâce éclairées par l’Esprit saint. La tentation du pouvoir peut se traduire ici par une lecture personnelle des situations qui ferait porter à la personne sollicitant aide et conseil le poids de la Loi sans le bénéfice de la grâce.

 

Mais il y a encore un autre « pouvoir des clés » ! Très concrètement, la possession de ce petit objet qui permet d’ouvrir et de fermer les portes des locaux de l’église, si elle est d’abord un réel service avec ses contraintes de disponibilité (arriver le premier, partir le dernier), peut aussi être détournée en passe-droit ou en moyen de blocage…

 

 

POUVOIR DE L’ARGENT

 

Notre société est toute imprégnée de la notion de rang social et fait un lien étroit avec le degré de richesse. L’apôtre Jacques (2.1-9) dénonce très fermement les préjugés de classe2 qu’il qualifie de péché (v.9).

 

Ainsi, veillons à la tendance à traiter différemment les frères et soeurs selon leur rang social ou leur engagement au service du Seigneur. Cela ne justifie pas d’avoir droit à des égards particuliers. Nous sommes tous des pécheurs pardonnés, bénéficiaires de la grâce de Dieu et rendus également frères et soeurs en Christ. En même temps, nous nous rappellerons qu’il n’est pas interdit de remercier et encourager un frère ou une soeur pour son engagement !

 

À l’inverse, que ceux qui sont de condition aisée, veillent à ne pas faire valoir leur générosité financière en se disant : « Puisque je suis un donateur généreux, n’ai-je pas une voix prépondérante dans les décisions ? Et si l’on vote une décision qui ne me convient pas, ne puis-je pas arrêter mes dons ? » Ou encore, que celui qui exerce la libéralité en faveur des pauvres se garde de s’enorgueillir d’aider les nécessiteux (cf. Mt 6.1-4).

 

Ce serait oublier que les biens dont nous sommes comblés nous viennent de Dieu et lui appartiennent (cf. 1 Ch 29.11- 12, 16). Nous n’en sommes que les gérants et nous devrons rendre compte de leur utilisation.

 

Enfin, que personne ne fasse profit personnel des charismes qui lui ont été accordés par Dieu. C’est l’appât du gain qui a motivé Simon le magicien lorsqu’il a demandé : – Donnez-moi aussi ce pouvoir pour que ceux à qui j’imposerai les mains reçoivent l’Esprit Saint (Ac 8.19).

 

 

POUVOIR DE LA CONNAISSANCE

 

La connaissance en général et l’instruction théologique en particulier dans l’Église peuvent être utilisées de la mauvaise manière. Jésus a vivement repris les chefs religieux d’Israël : Malheur à vous, enseignants de la Loi, vous vous êtes emparés de la clé de la connaissance. Non seulement vous n’entrez pas vous-mêmes, mais vous empêchez d’entrer ceux qui voudraient le faire ! (Lc 11.52) En l’occurrence, alors qu’ils auraient dû eux-mêmes, à force de sonder la Loi et les prophètes, avoir compris l’amour de Dieu et vivre l’expérience de la grâce, il n’en était rien. Et à cela s’ajoutait le fait que, par les nombreuses règles de vie religieuse qu’ils avaient élaborées, ils faisaient obstacle à ceux qui cherchaient à être agréables à Dieu.

 

Sans nier bien sûr l’importance de la formation théologique, il nous faut veiller à la simplicité du message de l’Évangile – qui peut être saisi par les tout petits (Lc 10.21) – tout en étant prêts à sonder les Écritures pour discerner les applications pratiques (sociales, éthiques…) pour un témoignage vivant dans le monde d’aujourd’hui.

 

L’apôtre Paul a aussi pointé le problème qui provient de la différence de maturité spirituelle qui existe entre les membres d’une Église. Elle se répercute sur la manière de vivre sa piété et peut inciter à se juger les uns les autres. Et Paul, à propos des viandes sacrifiées aux idoles, avertit : « Nous sommes tous des gens éclairés, dites-vous, et nous possédons la connaissance voulue. » C’est entendu, mais la connaissance seule inspire souvent des sentiments de suffisance. Le savoir rend orgueilleux, tandis que l’amour est constructif : c’est lui qui bâtit (l’Église), parce que celui qui aime aide les autres à croître dans la foi. Si quelqu’un croit savoir (plus que les autres) et se flatte de sa « science », il n’a pas encore compris de quelle nature est la vraie connaissance. Mais si quelqu’un aime Dieu, il a atteint la perfection de la connaissance, car alors il est connu de lui. Dieu lui-même l’enseigne (1 Co 8.1-3 version Parole vivante).

 

 

POUVOIR DE L’INFORMATION

 

Un vieil adage dit « celui qui détient l’information détient le pouvoir ». En même temps, l’évolution récente des technologies (internet, réseaux sociaux, etc.) a pour effet l’inflation et la banalisation des faits au milieu desquels il est difficile de cerner les critères d’exactitude et d’importance de chaque information qui nous parvient.

 

Nous devons ainsi veiller dans l’Église à la manière dont nous gérons les informations. Recherchons donc la sagesse pour savoir quand dire ou taire telle ou telle information ; et comment communiquer :

    Le choix de certains mots, l’insistance sur certains faits, l’appel à l’affectif, etc. peuvent constituer de véritables manipulations mentales.

    La dissimulation volontaire de certaines informations par les instances dirigeantes dans le cadre d’une décision à voter constitue un mensonge caractérisé.

 

Dans le cadre d’un groupe de responsables, soyons conscients que le degré d’information n’est pas uniforme. Avant de prendre une décision, il faut donc prendre le temps d’exposer le problème dans le détail pour permettre à chacun de se forger sa conviction. Sinon, ceux qui ont eu la primeur de l’information et ont eu le temps d’y réfléchir d’avance3 risquent de proposer une solution qui, quoique bonne, sera approuvée sans profondeur de conviction.

 

Dans le domaine pastoral, le principe déontologique du secret de la confession ne doit jamais conduire à exercer un pouvoir sur celui qui s’est confié.

 

Dans le cas où un frère ou une soeur exprime une demande d’intercession auprès de l’Église, veillons – pour nous et pour les autres – à ce que la sollicitation de détails pour pouvoir prier plus précisément (!) ne devienne une intrusion dans l’intimité de cette personne et ne fasse plus de dégâts que de bien.

 

 

CONCLUSION

 

Bien entendu, toute ressemblance avec des faits et personnages réels serait purement fortuite. Que tous ceux qui ont des responsabilités diverses soient attentifs aux recommandations de l’apôtre Paul aux responsables de l’Église d’Éphèse :

Veillez donc sur vous-mêmes et sur tout le troupeau de l’Église que le Saint- Esprit a confié à votre surveillance. Comme de bons bergers, prenez soin de l’Église de Dieu, cette Église qu’il s’est acquise au prix de son sang.

Je ne me fais pas d’illusions : dès que je ne serai plus là, des loups féroces se glisseront parmi vous, et ils seront sans pitié pour le troupeau. De vos propres rangs surgiront des hommes qui essaieront de se faire des disciples personnels en employant un langage pervers.

Soyez donc vigilants. […] Et maintenant, il ne me reste plus qu’à vous confier au Seigneur et à sa Parole de grâce. Elle a le pouvoir de bâtir l’édifice, de fortifier votre foi et de vous assurer l’héritage que Dieu vous réserve – à vous comme à tous ceux qui lui appartiennent.

Je n’ai désiré ni l’argent, ni l’or, ni les vêtements de personne. […] Toujours et partout, j’ai voulu vous montrer, par l’exemple, comment il fallait travailler pour pouvoir soutenir les faibles. Rappelons-nous ce que le Seigneur Jésus lui-même a dit : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20.28-35 version Parole Vivante).


NOTES

 

1. On se réfèrera avec profit à l’article Que signifie « Lier et délier » paru sous la plume d’Alfred Kuen dans le N° 2001-1 de notre revue (http://www.servir.caef.net/?p=5943)

 

2. Jc 2.1 dans la version Parole Vivante

 

3. Cela peut être le cas du plein-temps, ou de celui qui est chargé de relever le courrier.