Utilités et difficultés du dialogue

 

 

1) Les apports du dialogue

 

 

 
 dialogue2Nous avons vu sa nécessité en vue d’une meilleure compréhension et d’un meilleur témoignage de l’Eglise dans le monde. Mais il y a infiniment plus important :
 

 

Les membres du Corps de Christ sont unis … ou ne le sont pas 

 
Ils sont devenus membres, à l’échelon de la terre entière, d’une même Eglise, grâce à l’Esprit qui les anime (1 Co 12.13) et cet esprit est unique (Ep 4.4). C’est une exigence théologique. Peut-on concevoir l’unité sans que l’on se parle les uns aux autres, sans dialogue ? La parabole du corps que développe longuement l’apôtre Paul en 1 Co 14 n’est-elle pas suffisamment éloquente pour démontrer qu’aucun membre de l’Eglise ne peut vivre seul et sans une relation vitale avec son frère ? C’est une évidence dans les relations individuelles. Mais Jésus-Christ nous montre que c’est tout aussi vrai à l’échelon des groupes :
 

 L’unité des croyants est l’objet de la volonté de Jésus- Christ lui-même 

 
Elle est normale (conforme à la norme de Christ) et inhérente à notre état de disciple de Christ : peut-on concevoir que le commandement d’amour mutuel que donne Jésus à ses disciples en Jn 15 puisse se vivre à l’échelon individuel et tolère une inimitié entre des groupes de disciples, entre des Eglises voisines ? Et comment est-il possible de témoigner publiquement, à tous, de cet état de disciple de Christ (Jn 13.34-35) s’il n’y a ni relation, ni coopération, aucun témoignage de fraternité, aucun «dialogue», aucun amour les uns pour les autres entre les diverses Eglises évangéliques d’une ville ? 
 
Souvenons-nous que la prise de conscience de cette exigence est à l’origine du mouvement des Frères, de la naissance des Assemblées au début du 19e siècle : c’est un trait de notre identité initiale. 

 

Le dialogue permet la connaissance de l’autre… et de soi 

 
Comment connaître l’autre sans communiquer ? Comment le comprendre et l’aimer sans le connaître ? Le partage avec l’autre permet de comprendre ce qu’il croit sincèrement être juste, et permet de lui communiquer ce que l’on sait et croit soi-même être juste. Le regard sur l’autre, le regard de l’autre conduit à une meilleure connaissance de soi. Le témoignage est utile pour mieux définir ses propres convictions, et conduit à se remettre en question, ce qui peut être nécessaire. Le psalmiste se savait vulnérable (enseigne-moi, instruis-moi la voiePs 119). Le manque de relation, de communication met en danger (Jg 18.28). 
 
 

Le dialogue permet le pardon

 
 Le dialogue, la communication mettent en lumière les obstacles à la communion. Ce peut être un désaccord théologique, ce peut aussi très souvent être une blessure causée ou reçue. En prendre conscience ouvre la voie à la repentance et au pardon si l’on peut reconnaître son tort, si l’on peut dire sa faute. Le pardon est impossible si l’on demeure dans l’ignorance. Une meilleure connaissance mutuelle éliminera les racines de critiques, si elle est suivie d’une acceptation de l’autre tel qu’il est. Elle coupera court aux critiques non fondées. La parole de l’autre est un miroir qui permet un plus juste regard sur soi-même, qui éclaire la façon dont on est perçu, l’image que l’on donne, et ouvre encore une fois la voie à un changement d’attitude, de langage, de pensée, à un redressement spirituel, à un chemin commun : cela s’applique à la relation individuelle, comme à la relation entre Eglises. Le dialogue intercommunautaire permet un retour sur les divisions que l’histoire a pu créer. 
 
La peur de l’autre naît parfois simplement de l’ignorance de l’autre : le dialogue peut la remplacer par la confiance.
 
 

2) Les conditions internes d’un dialogue constructif

 
On a vu que tout dialogue entraîne une remise en question de soi-même en même temps qu’une découverte de l’autre. Cette double démarche ne peut se faire qu’à une première condition d’ordre spirituel
 
 
Adopter une attitude personnelle ouverte qui refuse les a priori, les préjugés au sujet de l’autre, les idées reçues. Il faut accepter l’éventualité d’une remise en question de certaines opinions, de jugements qui se révéleront non fondés. Il faut aussi l’humilité nécessaire pour reconnaître ces erreurs de jugement, les 19 Pages Servir 3-2009 13/11/09 18:09 Page19 20 remettre en cause, les changer, en demander pardon éventuellement (individuellement, ou communautairement dans une relation inter Eglises). Cette disposition spirituelle personnelle ou communautaire est un préalable indispensable à tout dialogue qui veut aboutir. 
 
 
La condition suivante est d’ordre intellectuel :
 
 
 Avoir conscience de ce qu’est un vrai dialogue, en avoir donné la bonne définition, en avoir fixé les justes objectifs que l’on s’engage à atteindre, avoir aussi accepté les règles permettant à un dialogue d’être non seulement possible mais d’aboutir, de parvenir aux objectifs visés. Il faut avoir compris et accepté lucidement la démarche intellectuelle qui risque d’ébranler et de remettre en question des opinions estimées justes jusqu’ici, de briser des schémas qui créaient des barrières sécurisantes peut-être : accepter de les laisser abattre crée tout à coup un vide déstabilisant qu’il faut combler par une autre façon de considérer les rapports de soi aux autres et des autres à soi-même. L’Eglise elle-même devra faire cette même démarche et accepter de remettre en question ses opinions et types de relations pour en apprendre de nouvelles.
 
 
 Un dialogue serein, abordé sans peur ni appréhension, nécessite en troisième lieu, une assise théologique réfléchie et solidement enracinée dans l’Ecriture : 
 
Il faut avoir acquis des convictions solides étayées par une bonne connaissance de la Bible et une saine réflexion théologique qui permettent de discerner l’essentiel (les bases fondamentales de la foi, les éléments «non négociables») de ce qui est second et qui peut être vécu ou compris différemment. Le manque de précautions et de rigueur peut conduire à la confusion sur le plan théologique, à des déviations préjudiciables pour soimême ou pour l’Eglise, à des compromissions inacceptables. 
 
 
 

3) Deux préalables nécessaires 

 
Précisons deux éléments objectifs qui nous paraissent causes inévitables de difficultés si l’on n’en a pas pris conscience et si on ne les a pas acceptés.
 

 Le problème de la «hiérarchie des vérités»1 

 

Les différentes confessions de la chrétienté n’ont pas la même définition des priorités dans leur compréhension de la foi, leur «hiérarchie des vérités» diffère. 
 
On peut, quand on ne tient pas compte de cet ordre des vérités, aboutir à des consensus sur certaines questions qui sont un leurre total parce qu’on n’a pas précisé la place que les uns et les autres accordent au point examiné dans l’ensemble de leur compréhension et de leur expression de la foi. 
 
Prenons un exemple typique : L’Eglise Catholique Romaine peut accepter la formulation luthérienne du salut par grâce. Elle le fait et l’écrit. Mais pour elle, ce n’est pas le seul moyen : par exemple dans le Nouveau Catéchisme de l’Eglise Catholique, publié en 1992 sous la responsabilité de Jean-Paul II, les paragraphes 2006 à 2011 sur les oeuvres méritoires suivent immédiatement les paragraphes 1996 à 2005 sur la grâce («Dieu a librement disposé d’associer l’homme à l’oeuvre de la grâce» § 2008 ; par ailleurs «les sacrements sont nécessaires au salut» § 1129). 
 
Encore, faudrait-il définir ce qu’on entend par certains mots et comment on les comprend dans chaque confession. Quel sens donne-t-on au mot «grâce» ? Si les oeuvres, aussi bien que les sacrements, sont la manifestation d’une grâce accordée par Dieu, on peut souscrire à la formulation commune que «le salut des hommes est oeuvre de la grâce de Dieu». 
 
Autre exemple, au sujet de l’autorité de la Parole, l’absence du mot «seule» permet à toutes les Eglises de la chrétienté d’affirmer que la Parole de Dieu est l’autorité en matière de foi et de vie. Mais quelle priorité attache-t-on à cette formulation dans l’Eglise Catholique Romaine ou dans l’Eglise Orthodoxe par rapport à l’autorité de la tradition ou à celle de leur magistère ? De même, quel sens accorde-t-on à cette Parole dans les Eglises protestantes qui refusent l’inspiration plénière et l’inerrance des Ecritures ? 
 
En faisant de l’unité, la priorité première, ne ferme-t-on pas les yeux sur cette réalité de la «hiérarchie des vérités» ?
 
 

 Le problème d’une absence d’état des lieux des divers dialogues

 
Quand les Réformés sont en dialogue étroit avec les Catholiques Romains, les Anglicans de la High Church, les Orthodoxes, et qu’ils le sont ou souhaitent l’être avec nous, cela nous pose problème. C’est le droit entier des Réformés d’être en dialogue avec qui ils veulent, mais notre responsabilité dans l’établissement d’un dialogue qui nous concerne est entière. Ces dialogues nous interpellent quand ils aboutissent à des définitions telles qu’elles sont en contradiction flagrante avec la foi évangélique (par exemple : la reconnaissance mutuelle du baptême, de l’eucharistie, et des ministères3 signé par l’Eglise catholique et une Eglise luthérienne).
 
 On devrait tirer des conséquences de la juxtaposition de divers dialogues. On doit se poser des questions sur le discours qui est tenu par une confession avec plusieurs partenaires différents en divers lieux et à des moments divers. Pour qu’un dialogue ne soit pas un dialogue de sourds, pour ne pas dire un dialogue de dupes, il faut s’assurer que les termes employés recouvrent le même concept, aient le même contenu, qu’ils aient le même sens pour chacun des partenaires. Ce préalable nécessitera un pré-dialogue, des rencontres préparatoires inévitables et capitales pour que le dialogue lui-même puisse effectivement avoir lieu sans que ce ne soit qu’un simulacre, car les groupes en présence ne parlent pas le même langage : comment pourraient-ils arriver raisonnablement à une compréhension mutuelle et, dans le cas d’un dialogue entre Eglises possédant une foi évangélique commune, à une conclusion constitutive de liens et de collaboration ? 
 
Il n’est point question ici de soupçonner d’hypocrisie qui que ce soit. Le désir d’unité fort louable, et conçu comme prioritaire, n’a-t-il pas conduit à multiplier les dialogues, et ce faisant, une meilleure connaissance mutuelle, un meilleur respect, des échanges de vues riches en réflexion ? 
 
 
Commission Théologique des CAEF
 
 

NOTES
 
 
1. C’est une expression couramment employée dans le cadre des dialogues interconfessionnels.
 
 
2. L’expression couramment employée dans le cadre des dialogues interconfessionnels est la «comptabilité des divers dialogues».
 
 
3. B.E.M. Texte de Lima.